Comment créer une galerie d’artistes autogérée ?

La galerie d’art Les couleurs & les sons se répondent n’est pas une galerie comme les autres, puisqu’elle est gérée collectivement par sept artistes et une chineuse. Juliette Gassies, peintre, cofondatrice des lieux, a accepté de nous expliquer son mode de fonctionnement et de donner quelques conseils pour réussir cette aventure…

Une partie de l’équipe :
Jean-Pierre Loizeau, Chrystèle Saint-Amaux, Aurélia Vissian, Juliette Gassies, Laurence Hauss, Frédéric Dumain (de gauche à droite). N’étaient pas présentes sur la photo : Yveline Bouquart, Olivia Rolde.

Le Guide de l’Artiste : Comment vous est venue l’idée de créer cette galerie associative ?

Juliette Gassies : C’est la concrétisation d’un très vieux rêve. Avec mon associé, l’artiste plasticien Frédéric Dumain, nous partageons un atelier dans les alentours de Tours. Nous y organisons régulièrement des expositions d’élèves et d’artistes. Mais cet espace est très excentré et ces événements attirent peu de visiteurs.

Depuis des années, j’aspirais à un lieu de diffusion plus accessible et pérenne où l’on pourrait voir le travail de chacun tous les jours. Le hasard a réalisé mon rêve. Je me rendais régulièrement aux expositions d’une galerie associative dans le centre historique de Tours. En 2020, j’ai appris qu’elle quittait les lieux. Je me suis proposée pour prendre la suite. J’en ai parlé à mon associé qui a tout de suite été d’accord.

Comme la galerie est ouverte toute la semaine, pour que les contraintes de permanence ne soient pas trop lourdes, j’ai constitué une équipe autour de moi. Nous sommes donc huit associés sur ce projet : sept plasticiens et une chineuse. Ce sont des personnes que je connaissais, avec lesquelles j’avais parfois travaillé sur des œuvres à quatre mains. Je savais qu’elles possédaient une fibre collective, un bon état d’esprit.

Le nom de la galerie Les couleurs & les sons se répondent fait référence à un poème de Charles Baudelaire. Le poète pensait que les artistes tissaient des liens entre nos différents sens…

Pourquoi ce désir d’une galerie associative puisque chacun d’entre vous expose déjà ses œuvres dans des galeries traditionnelles ?

Nous ne sommes pas du tout opposés au système des galeries. Mais nous sommes chacun très indépendants. Créer une galerie associative nous permet de tout gérer et de créer le lieu que nous souhaitons. Nous n’avons pas de contraintes de planning, ce qui nous autorise spontanéité et improvisation. Par exemple, en janvier, nous avons décidé d’une exposition de petits formats panoramiques que nous avons accrochée en juin. Ce timing n’aurait pas été possible dans une galerie traditionnelle. Cette souplesse nous permet de travailler dans le confort. Si nous ne sommes pas prêts, nous reportons de quelques jours…

La chineuse Laurence Hauss, huitième membre de l’équipe, change le mobilier de la galerie à chaque exposition et le propose à la vente. Pour l’exposition Paysages, elle a déniché des bancs de gare en bois patiné et des valises anciennes.

Sur quels critères avez-vous choisi les membres de l’équipe ?

Une alchimie de différents paramètres a guidé ma décision. L’un d’entre eux est la disponibilité. Il faut s’engager quatre jours par mois à tenir la galerie. Il faut aussi aimer parler du travail des autres, savoir le vendre, faire confiance à ses partenaires. Chacun doit pouvoir agir pour le groupe, il ne faut donc pas avoir un ego surdimensionné. Autre qualité : il faut aimer accueillir le public, de manière simple, naturelle et souriante… Enfin, le travail artistique doit être de qualité, régulier.

Décrivez-nous votre galerie et son mode d’organisation…

Nous nous situons dans le quartier Saint-Martin au cœur du vieux Tours. C’est un quartier d’artisans et d’artistes initié dans les années quatre-vingts par l’ancien maire Jean Royer, où les loyers sont modérés. La galerie est plus longue que large, elle mesure 27 m2. Le sol est en béton brut, les murs blancs. Comme l’immeuble est ancien, notre plafond possède de belles poutres en bois. Notre espace est ouvert en semaine de 15 h à 19 h et le week-end de 11 h à 19 h.

J’ai conclu un bail commercial avec un bailleur social par l’intermédiaire d’une association que j’ai créée pour mes ateliers pédagogiques. Les artistes participants ont signé, quant à eux, un contrat avec notre association. Rien de compliqué. Ils s’engagent sur leur disponibilité, leur participation aux frais. Chacun paye 50 euros par mois pour couvrir le loyer, l’électricité, l’assurance du local, les dépenses de communication. La galerie ne prend aucune commission sur les ventes. Les acheteurs effectuent leur règlement directement au nom de l’artiste.

D’un point de vue de l’organisation, nous nous réunissons chaque mois pour établir le planning des présences, discuter des futures expositions, des tâches à accomplir. Chacun se répartit le travail en fonction de ses compétences, de ses envies.

Nous réalisons un nouvel accrochage tous les mois, ou mois et demi. Mon associé et moi nous nous occupons de cette mission, car nous en avons l’habitude. Les artistes nous confient leurs œuvres. Nous les présentons de façon à attirer l’œil, à mettre en valeur chacun. Nous organisons aussi des expositions thématiques, qui sont souvent des formes de challenges. L’une des dernières proposait un accrochage panoramique très original : une longue bande d’œuvres de petits paysages de 10 cm de haut qui courrait sur les murs de la galerie.

logo, Guide de l'artiste, palette

Le cahier de liaison : un outil indispensable

Dans ce cahier, qui reste à la galerie, nous notons tout ce qui se déroule dans la journée : la fréquentation, le profil des visiteurs, les ventes de chacun, etc. Cela permet à l’artiste de permanence d’être au courant de ce qui s’est passé les jours précédents. Cela nous aide à faire le point sur notre activité et à prendre des décisions. Ainsi au démarrage, nous ouvrions le matin en semaine. Nous nous sommes aperçu qu’une telle amplitude ne servait à rien, nous avons limité aux après-midis. Cela nous a aussi confirmé par contre qu’ouvrir les deux jours du week-end était très utile.

Comment vous faites-vous connaître ?

Un panneau en début de rue guide les visiteurs

Le quartier Saint-Martin est central, mais il est composé de ruelles étroites, pas toujours très fréquentées. Avec l’association du quartier, nous sommes en train de mettre en place avec la mairie un parcours fléché pour mieux découvrir les différents artistes et artisans d’art qui y travaillent.

Chaque artiste s’engage à publier un post sur Facebook et Instagram le jour de sa permanence. Nous communiquons ainsi tous les jours sur les réseaux sociaux. La presse locale relaie nos événements. Une des artistes de l’équipe est chargée des relations avec les journalistes. Elle prend régulièrement le téléphone pour les informer. Le bouche-à-oreille fonctionne aussi très bien.

La galerie a ouvert il y a un an, en pleine période covid. Nous avons dû fermer pendant les confinements, donc nous n’avons pas beaucoup de recul sur la fréquentation, qui est pour l’instant très variable. Nous n’avons pas encore organisé de vernissages, c’est prévu à la rentrée de septembre. Ces événements sont importants pour créer une dynamique, attirer le public.

Quel est le secret d’une bonne entente entre artistes ?

Notre équipe partage la même philosophie de vie. Nous aimons bien rire, échanger. Nous sommes une équipe d’amis. Partager les mêmes valeurs est essentiel, car je fonctionne beaucoup à l’affectif. Pour moi, créer une galerie d’art est une belle aventure humaine, même si l’aspect commercial est aussi important. Il faut vendre bien sûr !

Les artistes se sont réparti les tâches en fonction de leurs goûts et compétences. Ici Juliette et Frédéric en pleine séance d’accrochage…

Quel est votre bilan après un an ?

J’ai vu que mon rêve était possible ! Aucun d’entre nous n’aurait pu ouvrir seul une galerie. Personne n’a perdu d’argent, tout le monde vend. Selon les périodes, un artiste peut remporter plus de succès, mais chacun s’y retrouve au final. Le contraire aurait pu poser problème. La visibilité de nos œuvres est très bonne puisque nous accueillons 300 visiteurs par mois. Nous nous faisons connaître auprès de nouveaux publics. Il y a une belle énergie dans ce lieu, qui nourrit notre travail par le regard des visiteurs, par les échanges entre artistes.

Et vos projets ?

Nous pensons inviter d’autres artistes à exposer avec nous de manière ponctuelle, mais il faut que chaque associé soit d’accord. Nous en déciderons ensemble, en prenant le temps de la réflexion. Rien ne presse. Nous n’intégrerons pas de nouvelles personnes dans le collectif. Huit, c’est un bon chiffre !

Pour découvrir la galerie

Les 5 conseils de Juliette pour réussir sa galerie d’artistes

  • Être patient, savoir prendre son temps pour trouver le bon lieu, la bonne formule, les bonnes personnes
  • Constituer une équipe de confiance
  • Bien savoir ce qu’on veut pour l’expliquer aux autres artistes
  • Parler des aspects pratiques dès le début
  • Se réunir souvent

Parole d’artiste
Chrystèle Saint-Amaux, artiste associée de la galerie

« Une belle aventure humaine »

Chrystèle en compagnie de Laurence Hauss à la galerie Les couleurs & les sons se répondent

« J’ai accepté de participer à cette galerie d’artistes d’abord par amitié, car je connaissais Juliette Gassies, qui en est l’une des initiatrices. Je l’ai exposée dans mon propre atelier et j’ai travaillé à quatre mains avec elle. Je savais que nous nous entendrions bien. Je suis également toujours partante pour expérimenter de nouveaux projets. Enfin, cela me permet d’avoir une vitrine pour mes œuvres au cœur de Tours. Même si le local n’est pas dans une rue extrêmement passante, il est plus facile pour les visiteurs de s’y rendre que dans nos ateliers généralement excentrés.

Pour moi, cette galerie nous ouvre le champ des possibles. Je la ressens comme un collectif d’artistes, avec un esprit très solidaire, collaboratif. Nous discutons ensemble de tout. Il y a une vraie émulation entre nous. Nous imaginons des projets que nous n’aurions pas lancés tout seuls. J’apprécie particulièrement les échanges avec Laurence Hauss, notre chineuse, car créer avec des objets de récupération est une de mes passions.

Aucune pression commerciale…

D’un point de vue pratique, je consacre quatre-cinq jours par mois à la galerie. Cette disponibilité n’est pas du tout une contrainte. Pour d’autres artistes, qui donnent beaucoup de cours, c’est un peu plus compliqué de dégager du temps, mais tout le monde y arrive.

Ce que j’apprécie dans cette expérience, c’est que nous entreprenons les choses au fur et à mesure, à notre rythme. Nous nous laissons porter et nous ne nous mettons aucune pression commerciale. Nous pouvons tester des idées. C’est très libérateur pour la créativité. J’aime aussi vendre le travail de tous. C’est très formateur et enrichissant. De pouvoir renouer avec un public d’acheteurs et d’amateurs d’art après tous ces mois où nous étions confinés dans nos ateliers est stimulant.

Après un an, le bilan est très positif. La galerie m’apporte un complément de revenus, de nouveaux clients. Mais c’est surtout une belle aventure humaine ! »

Photos de l’article : les artistes de la galerie Les couleurs et les sons se répondent.


Commentaires

Avez-vous tenté l’aventure de la galerie d’artistes ?

Participez-vous à une galerie associative d’artistes ? Comment celle-ci fonctionne-t-elle ? Est-ce une bonne ou mauvaise expérience, pourquoi ? Aimeriez-vous créer une galerie collective ? Ne soyez pas timide, partagez vos aventures plus bas en commentaires !

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L’AUTEURE

Valérie Auriel

Artiste peintre et journaliste, Valérie est une grande curieuse, assez perfectionniste (limite maniaque 😉 ). Elle met en synergie ses deux expériences professionnelles pour débroussailler la jungle administrative des métiers des arts visuels, explorer leurs coulisses. Et elle partage avec vous ses connaissances pour que vous exerciez votre art en toute sérénité !

4 réflexions sur “Comment créer une galerie d’artistes autogérée ?”

  1. bonjour Valérie,
    merci beaucoup pour cet article réjouissant.
    J’ai l’idée de monter une galerie associative dans ce même état d’esprit depuis des mois voire des années 😉🎨
    Avec un axe plus spécialisé dans l’art abstrait, peintures et sculptures. Avec la possibilité de créer des ateliers pour y faire venir les gens régulièrement (bon en ce moment c’est un peu compliqué)
    C’est vrai qu’à Paris ça me semble plus complexe et onéreux qu’en Province.
    En tout cas cette lecture fait du bien au cœur
    merci
    Catherine

  2. Bonjour Valérie, Oh quel chouette article !! ^^ Je trouve la dimension collective tellement importante dans ce métier, et pas si fréquente. :)) J’ai suivi cette galerie un peu mais n’y suis pas encore allée c’est une très belle aventure et j’ai beaucoup aimé lire le comment, le pourquoi, c’est un esprit que j’apprécie.
    Voilà qui encourage à en monter un jour peut-être dans mon coin pas loin de Tours peut-être avec d’autres , même si c’est je trouve plus difficile les bonnes rencontres en milieu rural.
    Je ne suis pas si loin de Tours, justement, j’irais les rencontrer. je trouve que l’idée des meubles par une chineuse est un plus très sympa !
    Au delà , j’aime l’idée des collectifs d’artistes, pour l’instant je n’ai encore réussi ,mais en effet , Juliette Gassiès a raison : Pour tout projet collectif artistique il faut beaucoup de temps et patience ce qui permet les vraies bonnes rencontres. Merci pour ce chouette entretien !

    1. Valérie Auriel

      Merci beaucoup Magda pour votre commentaire. 🙂 J’ai en effet envie que ce blog soit aussi le relais d’initiatives positives d’artistes, qu’il partage les expériences pour le bien de tous. Je ferai régulièrement des interviews dans ce sens…

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